Article dans « Grenz-Echo » du vendredi 30 octobre 2009
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« Carte blanche » dans « Le Soir » du mercredi 28 octobre 2009
En acceptant de lancer à son tour la procédure en confit d’intérêts – la quatrième ! – dans l’affaire BHV, la Communauté germanophone vient de commettre une lourde erreur.
On dit souvent que les germanophones sont les derniers Belges. Sans doute est-ce la raison première qui a poussé le ministre-président Karl-Heinz Lambertz à venir en aide à Herman Van Rompuy. Car sans ce nouveau report de quatre mois, chacun sait que le gouvernement fédéral n’aurait pu résister au vote à la Chambre, majorité flamande contre minorité francophone, de la proposition de loi visant à scinder le célèbre arrondissement électoral.
Mais pourquoi devrait-on donner un coup de main au Premier ministre, quand on sait qu’il a lui-même apposé sa signature au bas de la proposition de loi contestée ? N’est-ce pas aussi parce qu’il avait fait preuve de radicalisme et précisé que la question de BHV pouvait être réglée avec « cinq minutes de courage politique » que son coreligionnaire Yves Leterme a pu récolter 800.000 voix de préférence en 2007 ? Foin donc de l’hypocrisie ! En faisant le forcing, jeudi dernier, avec le vote du décret imposant l’inspection flamande des écoles francophones de la périphérie, le Parlement flamand a d’ailleurs apporté la preuve qu’il n’entendait nullement faire baisser la pression communautaire.
Croire, comme le fait Karl-Heinz Lambertz, que ce rabiot de 120 jours permettra de trouver une solution négociée, relève d’une incroyable naïveté. Il devrait pourtant connaître la situation, lui dont la mission de médiateur royal (avec ses collègues Raymond Langendries et François-Xavier de Donnea), en 2008, n’a en rien permis de démêler l’écheveau communautaire. En outre, en déclenchant ce nouveau conflit d’intérêts, la Communauté germanophone se met la Flandre à dos.
On connaît les deux préalables que le front francophone a posés au niveau de BHV : l’élargissement de Bruxelles et la nomination des trois bourgmestres de la périphérie. On sait aussi que la Flandre n’acceptera jamais de céder un pouce de son territoire et que ce n’est pas sur l’actuel ministre de l’Intérieur flamand Geert Bourgeois (N-VA) qu’il faut compter pour débloquer l’affaire des bourgmestres. Les deux positions sont proprement inconciliables. On retrouve, en fait, ici l’opposition entre le droit des gens et le droit du sol, qui est à la base, depuis des décennies, du conflit communautaire.
Outre BHV, il y a tout le problème de la réforme de l’Etat. Mais quel avenir cet Etat a-t-il encore dès l’instant où l’une des entités fédérées, en l’occurrence la Flandre, se comporte comme un véritable Etat-nation ? Disons-le tout net : toute nouvelle négociation visant à retaper le fédéralisme n’a aucune chance d’aboutir, car la Flandre porte son regard sur un autre horizon. En ne voulant pas voir cette réalité en face, les responsables francophones portent, à nos yeux, une lourde responsabilité. On peut comprendre la fibre belgicaine qui caractérise aujourd’hui le président du PS. Ne défend-il pas son fonds de commerce, à savoir la Sécurité sociale… nationale ? Mais même Guy Spitaels le reconnaît : « Quand Elio Di Rupo dit “Sa Majesté le Roi“, c’est too much ! »
Il y a toujours ceux qui sont en retard d’une guerre. Dans les années 60, que n’a-t-on pas qualifié les partisans du fédéralisme de dangereux dépeceurs de l’Etat ? Les mêmes, aujourd’hui, affirment souvent que, dans la Belgique fédérale, la seule voie pour relancer l’union des Belges est précisément d’approfondir la réforme de l’Etat. Et ils saluent le roi Baudouin qui, d’abord rétif au changement, finit par considérer le fédéralisme comme le meilleur moyen de lutter contre les forces séparatistes. Mais on était alors au début des années 90 et c’était déjà trop tard !
François Perin nous avait pourtant bien prévenus. Fustigeant ceux qui, sous prétexte de vouloir sauver la patrie, s’accrochaient au statu quo, n’écrivait-il pas en 1966 : « Ils attirent ainsi comme des paratonnerres, les catastrophes qu’ils redoutent. »
L’heure, aujourd’hui, n’est plus à l’aveuglement volontaire. Aux élections régionales du 7 juin dernier, la poussée nationaliste s’est confirmée en Flandre. Les partis ultraflamingants ont récolté plus de 37 % des voix. Du jamais vu ! Le nouveau gouvernement flamand de Kris Peeters s’inspire clairement de la doctrine de Bart Maddens, ce politologue de la KUL, maître à penser de Bart De Wever, le président de la N-VA : laissons pourrir la situation jusqu’à ce que les francophones, totalement désargentés, se présentent en position de demandeurs et, en attendant, utilisons de manière optimale nos propres compétences. Le résultat : la mise sur pied, dès 2011, d’une sorte de sécurité sociale flamande…
En septembre 2007, le très sérieux magazine britannique The Economist constatait que la Belgique avait fait ce pour quoi elle avait été créée et qu’elle pouvait donc disparaître : « The job is done. » Depuis les élections législatives de 2007, force est de reconnaître que l’Etat belge ne cesse de s’enfoncer dans la déliquescence. En fait, il ne vit plus, il survit. Rien ni personne ne pourra empêcher un Etat-nation flamand de prendre son envol. La seule solution raisonnable nous paraît, dès lors, résider dans une négociation avec la Flandre qui porterait sur les modalités de partition.
Comme le constatait Jean Rey, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : « Partout, quand un Etat unitaire est travaillé par un mouvement nationaliste, il est impossible qu’il ne finisse pas par craquer. »
Jules Gheude
(1) Dernier ouvrage paru : Quand les Wallons s’éveilleront…, Ed. Mols.